La Lettre des Arboristes n°9

L’arbre, refuge de biodiversité

Jean-Louis Michelot, directeur de l’agence Centre-Est d’Ecosphère

On connait l’histoire de ces 488 chauves-souris (des noctules communes) qui furent découvertes à l’occasion de l’abattage d’un platane centenaire à Strasbourg en janvier 2013, et qui durent faire l’objet d’un sauvetage délicat et partiel. Cet épisode résume toute la difficulté de la prise en compte de la biodiversité dans la gestion des arbres. Les arbres accueillent une biodiversité considérable, qu’il s’agisse d’animaux, de végétaux ou de champignons. Une partie est bien visible, à l’image des nids des rapaces, des fougères épiphytes ou de certains champignons. La plus grande partie de la vie de l’arbre est plus discrète, composée de milliers d’organismes minuscules ou cachés dans les profondeurs du végétal. À ce titre, les cavités des arbres creux jouent un rôle primordial pour de très nombreuses espèces. La prise en compte de cette biodiversité dans la gestion de l’arbre est ambivalente. Certaines espèces sont considérées comme une menace pour l’arbre ou un symptôme de son dépérissement. D’autres (parfois les mêmes) présentent une valeur écologique réelle (espèces rares ou emblématiques). D’autres enfin bénéficient de la protection règlementaire des individus, mais aussi de leurs habitats (l’arbre lui-même se trouve alors protégé par la loi). Cette situation peut placer l’arboriste dans une situation délicate, déontologiquement, humainement, voire réglementairement. Dans ce contexte, il est très souhaitable que la biodiversité soit pleinement prise en compte dès la conception des travaux d’abattage ou d’entretien des arbres, puis tout au long de leur mise en œuvre. Il s’agit d’abord de connaître les enjeux (quelles espèces sont présentes dans une partie donnée de l’arbre, en un instant donné ?), puis de trouver des solutions techniques pour limiter au maximum les impacts des travaux. Les outils existent aujourd’hui ; il convient désormais de les mettre en œuvre dans le dialogue entre les différents corps de métiers concernés. L’arbre est le siège d’une importante biodiversité, même sous nos latitudes tempérées. Un feuillu peut être favorable à l’installation de plus de 3000 espèces animales (une majorité d’insectes). Différentes méthodes permettent de définir les enjeux de biodiversité liés à l’arbre et de les prendre en compte dans sa gestion.

Quelles caractéristiques arboricoles pour quelles espèces ?

  • Age et diamètre : Les vieux arbres seront plus à même de présenter des micros habitats favorables à la faune (cavité, fentes,…) et des supports favorables à la flore. La maturité d’un arbre est ainsi l’une des premières caractéristiques à évaluer vis-à-vis de son potentiel pour la biodiversité.
  • Cavités et refuges: L’arbre est l’habitat par excellence des oiseaux dont certaines espèces, dites cavicoles, creusent des cavités (picidés) ou utilisent celles déjà présentes. Le volume, l’humidité, l’isolation thermique et l’emplacement de la cavité sont les principales caractéristiques de choix. Ces cavités de volume et d’origines diverses (pics, vieillissement avancé, pratiques de taille antérieures, état sanitaire) pourront être utilisées par d’autres groupes d’animaux et notamment les mammifères (dont les Chauves-souris).
  • Houppier: Un grand nombre d’oiseaux utilisent les arbres pour installer leur nid. Les grandes espèces (hérons, rapaces) favoriseront une large fourche dans le houppier lâche des vieux arbres de lisières ou de clairières. Les espèces de taille plus réduite utiliseront un houppier plus dense pour l’isolement du nid. La tranquillité et la proximité de ressources alimentaires seront les principaux critères de choix de l’arbre.

Comment détecter la présence de la faune ?

L’observation visuelle : La recherche à l’œil nu ou à l’aide de jumelles de gîtes ou indices de présence se fera au pied de chaque arbre. Cette recherche sera menée en hiver afin de s’affranchir de la gêne du feuillage dans l’observation. La recherche de nids sera réalisée au début du printemps durant l’installation des couples d’oiseaux.

La détection acoustique : Les appareils de détection ultrasonore, utilisés pour la réalisation d’inventaires des chauves-souris, permettent d’obtenir des informations sur les potentialités de gîte dans un secteur boisé (densité de fréquentation, cris sociaux). L’approche d’un détecteur à proximité d’un gîte favorable permettra également de statuer sur son occupation.

La visualisation thermique : La source de chaleur émisepar des animaux dans une cavité peut être visualisée par une caméra thermique grâce au différentiel de température entre le milieu extérieur et l’intérieur de la cavité. Cette méthode n’est pas absolue et la source de chaleur visualisée n’est pas forcément à l’origine de la présence d’animaux (il peut aussi s’agir du relargage de chaleur accumulée par l’arbre).

L’inspection endoscopique : Un contrôle visuel à l’intérieur du gîte peut être réalisé à l’aide d’une caméra endoscopique pour vérifier son occupation. Cette méthode est assez lourde à mettre en œuvre (accès sécurisé devant le gîte pour l’opérateur) mais fournit des résultats probants et permet d’affiner significativement l’évaluation de la potentialité de l’habitat (visualisation des caractéristiques internes du gîte).

Le radio-tracking : Cette méthode consiste à capturer les chauves-souris en vol à l’aide d’un filet, et de les équiper d’un émetteur radio. Plusieurs opérateurs suivent l’animal à l’aide d’antennes permettant de capter le signal, jusqu’au retour au gîte, alors identifié.

Les arbres, gîtes à chauves-souris : parmi les 34 espèces de chauves-souris présentes en France métropolitaine, une part importante peut giter dans les arbres. En règle générale, tout «défaut » dans la morphologie de l’arbre peut représenter un abri : les cavités, les fentes, les charpentières cassées, et les décollements d’écorce. Le lierre, lorsqu’il est bien développé sur un arbre, offre également un très grands nombre de petits refuges par l’entrelacs formé par les tiges. Les arbres sont plus particulièrement utilisés de mars à novembre, par des colonies de mise-bas ou des individus isolés. Certaines espèces comme les Noctules les utilisent même en hiver, pour l’hibernation, en période de taille et d’abattage. Comme pour les oiseaux, l’isolation thermique et hydrique est recherchée. Un feuillage dense à proximité de l’entrée du gîte est également un critère de choix pour certaines espèces.

Les enjeux de biodiversité dans la gestion de l’arbre

Olivier Montavon, Ecosphère

Certaines pratiques ou préconisations peuvent être mises en œuvre pour répondre aux objectifs de préservation des espèces arboricoles. Elles peuvent être envisagées en concertation avec un écologue. Lorsque la présence d’espèces est suspectée dans un arbre, la non intervention est à prioriser. Certaines techniques permettent en dernier recours de transplanter l’arbre en entier. Si la coupe ou l’entretien s’avèrent impératifs, des travaux menés au milieu de l’automne permettent d’éviter une atteinte à la reproduction des oiseaux et les périodes sensibles pour les chauves-souris (mise bas, hibernation). Un tronçonnage de l’arbre à 1.5m au-dessus et 1m en dessous d’un gîte avec rétention par câbles, peut éviter la destruction des animaux réfugiés dans le tronc. La rétention d’un arbre entier par câbles ou à l’aide d’un engin est également à envisager si aucun gîte n’est observé mais que le potentiel pour la faune reste fort. L’arbre ou ses tronçons seront laissés au sol 48heures au moins pour laisser le temps aux animaux présents de s’enfuir. Une vérification au sol par un écologue permettra de s’assurer de l’absence d’animaux avant exportation. Pour les insectes saproxyliques à enjeux, le maintien des troncs coupés à la verticale, sur un autre arbre, permettra la conservation de conditions favorables au développement des larves jusqu’à leur transformation en adultes. Si des enjeux de biodiversité sont identifiés sur un arbre, la gestion de la fréquentation du public est également un élément important dans la préservation des espèces. Dans le cadre de l’ouverture au public d’espaces naturels ou de parcs arborés, les arbres à forts enjeux devront être situés le plus loin possible des cheminements pour éviter au maximum le dérangement durant les périodes sensibles du cycle biologique des espèces. En cas d’enjeux forts, un balisage spécifique est à prévoir. Dans le cadre d’une politique de conservation de la biodiversité, la gestion de l’arbre est un élément très important vis-à-vis de la préservation de la richesse biologique qui lui est associée. L’identification de ces enjeux par un écologue permettra au gestionnaire de mettre en place des méthodes appropriées permettant de concilier conservation des espèces, usages et sécurité du public.

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