La Lettre des Arboristes n°8

Edito

Frédéric Montegut, arboriste élagueur

Grosse tête de têtard, sale trogne ! Non, je ne parle pas de vous, mais de ces belles haies bocagères massacrées dans les années 1960 au profit des lobbys agro-industriels et aux dépens de la biodiversité. Je me souviens de ces promenades dans mon Bourbonnais familial sur les sentiers longeant les haies bocagères. Des serpents, des hérissons, des lapins et des perdreaux que je croisais si souvent. Je me souviens de la terre fraîche creusée au pied de la haie et des vers de terre que je trouvais en grand nombre pour pêcher tout en siestant à l’ombre du grand têtard… L’article de Bruno Sirven et Denis Asfaux, deux passionnés, nous démontre une fois encore que nos anciens avaient du bon sens et pensaient à long terme !  L’agroforesterie est une activité artisanale à développer localement, encourageons-la ! Ces têtards ont de la trogne ! De véritables sculptures d’art naturel. Organisons à travers notre réseau un concours photo des plus belles trognes de l’Hexagone. Et pourquoi pas un beau calendrier illustré ?! À l’instar du Gers, faisons pression à notre tour auprès des pouvoirs publics afin de soutenir plus fermement la replantation de haies bocagères exploitables indéfiniment pour le bien de nos campagnes, donc de notre planète.

Reconsidérer l’arbre et ses rôles dans les paysages

Bruno Sirven, Denis Asfaux – Arbre et Paysage 32, Association française d’agroforesterie

L’agroforesterie rassemble toutes les pratiques agricoles qui intègrent les arbres autour et dans les champs : une association de cultures annuelles et pérennes – avec ou sans animaux – qui s’inspire, en termes agronomiques, des modèles de la prairie et de la forêt. L’agroforesterie est donc un ensemble de pratiques visant à relever de nombreux défis :

  • Produire plus et mieux
  • Préserver les ressources (eau, sol, biodiversité)
  • Produire de l’énergie renouvelable et de la biomasse
  • Relocaliser la production de bois de qualité et la fertilité dans des paysages de qualité.
  • Renforcer la biodiversité dans l’espace et le temps (trames vertes et bleues)
  • Stocker du carbone et limiter l’impact des variations climatiques.

Au sens large, l’agroforesterie désigne donc aussi les composantes arborées situées hors de la forêt (haies, bosquets, arbres isolés, alignements…), en ville comme en milieu rural, dès lors qu’une approche globale est mise en avant : produire et gérer des ressources renouvelables – nouvelles ou patrimoniales. En effet, la fonction première d’un arbre en agroforesterie n’est certainement pas ornementale, mais bien plutôt celle de produire des services, économiques, climatiques, environnementaux et des usages aussi variés et durables que possible. C’est pourquoi la taille et la bonne gestion des arbres peuvent aujourd’hui croiser de multiples enjeux ou compétences, et susciter un dialogue nouveau, beaucoup plus constructif que par le passé, entre l’ensemble des acteurs d’un territoire (agriculteurs, gestionnaires, associations environnementales, collectivités, urbanistes, syndicats de rivières, développeurs de filières…).

L’agroforesterie, c’est aussi la prise en compte à moindre coût des arbres et arbustes existants, souvent ordinaires, qui ont poussé tout seuls, encore fragiles ou peu visibles, et qu’il convient d’identifier et de protéger : pourquoi en effet planter des arbres si, dans le même temps, un frêne, un noyer ou un merisier surgi sur un talus au milieu des ronces est broyé sitôt sorti de terre et n’est même pas reconnu comme une ressource d’avenir disponible et valorisable à moindre coût ? Avec l’essor de l’agroforesterie, certains savoir-faire paysans, longtemps dénigrés, remontent ainsi à la surface pour redonner à l’arbre sa place, son utilité (bois, habitats et nourriture pour la faune…) et des usages multiples, insérés dans l’économie. C’est le cas par exemple de la trogne, ou arbre en têtard.

La trogne témoigne d’une extraordinaire complicité historique entre les hommes et les arbres. Si elle est caractéristique des pays bocagers, elle se rencontre quasiment sous toutes les latitudes de la planète. La trogne est le résultat d’une technique d’exploitation de l’arbre auquel on a coupé le tronc ou les branches maîtresses à un niveau plus ou moins élevé, afin de mettre les jeunes pousses à l’abri, pour provoquer le développement de rejets que l’on récolte périodiquement. Ces opérations régulières provoquent un renflement au sommet du tronc ce qui crée un « taillis surélevé ». La canopée est alors constamment rajeunie et pleine d’énergie sur un tronc de plus en plus ancien. Cela ralentit le vieillissement normal de l’arbre. Ce n’est pas un hasard si de nombreux arbres labélisés « remarquables » sont souvent ou ont été des trognes ! La trogne permet de produire durablement une ressource (fourrage, bois énergie…) sans détruire le support (le tronc). Cette technique de taille permet de stimuler l’arbre pour dégager rapidement une ressource disponible, accessible, gratuite et durable. L’arbre têtard est moins sensible, il est plus trapu. Par sa morphologie, il craint moins les vents violents. Par ses capacités à cicatriser naturellement, les tailles répétées au même endroit le renforce vis-à-vis des agressions de certains parasites. D’où sa longévité. Il a moins de besoins en eau et de sels minéraux. Les fructifications sont aussi stimulées (exemple significatif des vignes, des oliviers…). D’où la nécessité de s’inspirer à nouveau largement des idées modestes et géniales du « génie paysan ». En France, il existe une multitude de noms qui désignent les arbres têtards : trogne, trognard, escoup, hautain, chapoule, émonde, ragole, tronche, gueule, mère-souche, arbre à fagots, haritzkapetatuak, saouzéescabassa… On pense qu’au Néolithique, les techniques de taille et d’étêtage étaient utilisées. C’est au Moyen Âge que l’exploitation des arbres têtards s’est généralisée. Cette technique s’est ensuite perfectionnée, avant d’être normalisée et de connaître son apogée entre le XIXe et le XXe siècle. La plupart des feuillus peuvent être taillés en trogne à l’exception de ceux qui ont une croissance très lente ou qui supportent mal les tailles sévères comme le noyer, les fruits à noyaux et la plupart des conifères. Parmi les essences les plus courantes : chênes, saules, ormes, frênes, platanes, mûriers, charmes, érables champêtres, hêtres, peupliers noirs, tilleuls, châtaigniers, marronniers…

  • Le têtard

Il présente une grosse tête : un gonflement du tronc formé par les cicatrisations successives au même niveau. La hauteur de coupe varie de un à quelques mètres et dépend de la présence ou non du bétail pâturant alentour.

  • La ragosse

La taille en ragosse consiste en l’élagage des branches latérales au ras du tronc. Les ragosses sont des formes spécifiques du bassin rennais. Les branches servaient pour faire des fagots. Le fût était utilisé pour du bois d’œuvre (mâts de bateaux, charpentes) ou pour du bois de chauffage.

  • Le candélabre

Le candélabre est une trogne à plusieurs têtes : lors de la formation, l’arbre n’a pas été totalement étêté, on a coupé ses branches charpentières. Les plus fameux candélabres sont des hêtres de la forêt d’Iraty au Pays basque. Autrefois utilisés pour la production de charbon de bois ou comme bois d’œuvre.

  • La cépée

Pour relancer l’arbre, celui-ci est taillé très bas, près du sol, de façon à ce que la souche produise de nouvelles pousses. Espèces : charme, bouleau, érable champêtre, saule, aubépine, noisetier, châtaignier, chêne…

  • Les trognes urbaines : dimension et ombrage maîtrisés

La taille assure une maîtrise de la hauteur de l’arbre adulte, ce qui permet d’envisager la plantation d’arbres plus sereinement en ville, au bord des routes ou à proximité des bâtiments. Ces trognes peuvent aussi jouer un rôle esthétique majeur avec, comme exemple, les « têtes de chat », où les coupes sont effectuées au niveau des branches maîtresse. Espèces : platane, tilleul… Lieux : parc, avenue, près des murs ou des maisons.

Un arbre plein de vie :

  • Les champignons : si les conditions climatiques leur sont favorables, les champignons vont s’installer. Le mycélium va digérer, ramollir le bois pour enfin créer des cavités, ce qui favorisera l’installation d’autres espèces. Ces champignons jouent aussi un rôle d’indicateur pour les oiseaux.
  • Les oiseaux : ce sont les cavernicoles primaires, comme le pic-vert, qui, profitant de l’attendrissement du bois, forment les premières cavités. Ce seront ensuite des espèces secondaires (incapables de creuser elles-mêmes leurs cavités) qui occuperont les lieux. La tête élargie de la trogne et la présence de lierre favoriseront également d’autres oiseaux. (Le grimpereau des jardins, la sittelle, le petit troglodyte, la chouette chevêche…).
  •  Les organismes saproxyliques : ce sont les organismes qui dépendent du bois mort ou mourant au moins une partie de leur cycle de vie. Ce sont surtout des invertébrés mais aussi des bactéries, des oiseaux, des amphibiens, des fougères, des mousses… Les insectes saproxyliques ont un rôle primordial par leur action de décomposeur au sein de cet écosystème, mais aussi dans la pollinisation des fleurs et l’alimentation de nombreux animaux (le pique-prune, le capricorne…).
  • Les mammifères : divers petits mammifères profitent des cavités et des fissures pour se réfugier, hiberner, se nourrir et mettre bas (fouine, genette, hérisson écureuil…). Les chauves-souris utilisent les cavités des arbres têtards durant l’hibernation et la reproduction. On en observe de différentes espèces : les noctules, la barbastelle, l’oreillard roux…
  • Les amphibiens et les reptiles : certains amphibiens (salamandre, triton, crapauds,…) et reptiles se cantonnent souvent près du sol, dissimulés dans le terreau produit par l’arbre qui les protège du froid ou de la chaleur estivale.

Tous ces êtres vivants trouvent abri pour se nourrir, se protéger, se reproduire. Soit au niveau de la tête de l’arbre, où la décomposition des feuilles et les fientes d’oiseaux ont formé un terreau apprécié par une flore diversifiée et par de nombreux insectes, soit dans les cavités hautes ou basses de l’arbre, lesquelles constituent des abris précieux pour les oiseaux, les mammifères…

La réappropriation et la valorisation des arbres champêtres représentent l’un des défis majeurs que nos sociétés doivent relever. Sans vouloir se substituer partout à d’autres techniques de taille et d’élagage, le trognage des arbres n’en est pas moins une expression majeure et très performante du génie paysan.

Bibliographie : Dominique Mansion, Les trognes, l’arbre paysan aux mille usages, éditions Ouest-France

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